Avant de tenter d’ouvrir des pistes de réponse à cette question, il me faut me présenter. À chaque fois que l’opportunité du débat sur Église et Homosexualité était évoquée dans les synodes, la
plupart des intervenants favorables à une ouverture prenaient soin de se présenter ainsi : « Je ne suis pas homosexuel, mais … ». Ce petit détail en dit long.
Je ne fais ni profession ni vocation de mon orientation sexuelle, mais depuis le temps que j’en rêve, merci de me permettre de me présenter ainsi : « Je ne suis pas hétérosexuel, mais … », je
suis toujours pasteur de l’Église réformée de France. Ceci n’est pas un « coming out » ! Après avoir été évincé de ma paroisse suite à un « outing », suivi d’un « coming out » beaucoup plus
retentissant que je ne l’aurais souhaité, j’ai fini par retrouver un poste pastoral spécialisé dans la communication.
Merci aussi de m’avoir permis de retrouver cette superbe cité Strasbourgeoise. La Faculté de Théologie protestante de Strasbourg m’a en effet gratifié du titre de Docteur en théologie. La thèse
que j’y ai soutenue portait sur les fondements de l’éthique chrétienne. Je n’y abordais absolument pas la question de l’homosexualité, et je ne le signale que pour témoigner de ceci : la
réflexion théologique, philosophique et éthique m’a accompagné dans l’acceptation progressive et sereine de mon orientation sexuelle.
Il m’a fallu du temps pour reconnaître que je n’avais pas à justifier l’injustifiable de mon orientation sexuelle, que celle-ci m’était donnée comme un héritage et un choix et que la seule
question qui m’était adressée était celle-ci : « Que vas-tu faire de bon, de bien et de beau avec ça sans faire souffrir ton prochain ? » Là-dessus, j’ai acquis la conviction qu’en tout ce qui
concerne l’éthique, Dieu me donnait carte blanche pour construire ma vie.
Lors de la publication de l’avis donné par le Comité Permanent Luthéro-Réformé en conclusion du débat sur Église et homosexualité, David et Jonathan ne cachait pas sa déception :«
Si l'on
perçoit bien que le dialogue instauré dans les paroisses a permis de modifier sensiblement et positivement le regard porté sur les gays et les lesbiennes, il n'en ressort pas moins de grandes
réticences. Il est souligné que l'accueil des homosexuel-les est inconditionnel (surtout s'ils-elles demeurent discret-es…) mais jusqu'où ? » La bouteille est-elle à moitié pleine ou
est-elle à moitié vide ? Pour ma part, je souhaite attirer votre attention sur le fait qu’en France, les Églises Protestantes traditionnelles sont les seules à avoir officiellement et clairement
pris parti en faveur d’un accueil inconditionnel des personnes homosexuelles.
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Accueil inconditionnel
Le tapage fait autour d’une déclaration prétendue inter-religieuse de Lyon, il y a quelques semaines, à propos du mariage homosexuel devrait nous faire prendre la mesure de cette
exception. Alors qu’ailleurs, l’homosexualité (à moins de repentir et de non consommation) est quasiment frappée d’excommunication, dans les Églises réformées et luthériennes de France,
l’expression de l’homophobie n’a pas droit de cité. Parce que l’un de ses représentants Lyonnais n’avait pas signé cette déclaration, l’Église réformée de France à fait l’objet d’une attaque
particulièrement homophobe du Grand Rabin de Lyon. À ceux qui souhaiteraient savoir jusqu’où l’accueil des homosexuel-les est inconditionnel dans l’Église Réformée, la protestation du président
de son Conseil National apporte une réponse sans ambiguïté :
«
D’après un article de LYON CAPITALE (n° 604, p. 5) Monsieur le grand rabbin Wertenschlag aurait expliqué le refus du président du Conseil presbytéral de l’Eglise réformée de Lyon de signer
le texte interreligieux condamnant le mariage civil homosexuel par ces mots : "Ils ont des pasteurs homosexuels, c’est pour ça qu’ils n’ont pas signé. Ils ne voulaient pas créer des mouvements à
l’intérieur de leur communauté."
Il me revient de protester contre cette déclaration.
D’abord parce qu’elle est totalement infondée […] Ensuite parce que chacun peut voir le danger d’une attitude qui consiste à désigner publiquement des homosexuels - ou des personnes supposées
telles - pour les discréditer : va-t-on enquêter, soupçonner, … se mettre à les ficher ? Il est peut-être encore temps de refuser les conduites qui - de part et d’autre - refusent l’écoute et le
respect de l’autre et qui - à coup de lobbying ou d’oukases - cherchent à fermer un débat qui aurait au contraire besoin d’être largement et librement ouvert dans la société française. Pour que
les droits des personnes soient respectés. Pour que la diversité sexuelle ne soit pas refusée. Pour que, en ce qui concerne l’adoption, les droits de l’enfant priment. »
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Obstacle au ministère paroissial
Étant le seul « pasteur homosexuel » déclaré, j’étais le seul visé ! Permettez-moi aussi de profiter de cette tribune pour remercier le pasteur Marcel Manoël et le CN de l’ERF de
cette prise de position. Et pour dire aussi que lutter contre l’homophobie, cela consiste aussi parfois à prendre des risques !
Comme David et Jonathan l’ont regretté, mon Église considère que l’homosexualité constitue un obstacle à l’exercice du ministère paroissial. Les motifs invoqués ne relèvent absolument pas de
considérations doctrinales, mais essentiellement psychosociologiques. En tant que pasteur, je considère que ces motivations sont fondées, au moins dans le court terme. Le mieux pour l’expliquer
est de vous faire part de mon cas personnel. J’exerce actuellement un ministère spécialisé, mais je ne désespère pas retrouver un jour un ministère paroissial. Cela étant, il ne faut pas se
voiler la face : si je postule dans une paroisse, son Comité Directeur prendrait un risque s’il m’appelait. Et si, dans l’exercice de mon ministère paroissial, je constatais que l’homophobie
ambiante dans cette paroisse particulière y fait obstacle et met en danger l’unité de l’Église locale, je serais le premier à proposer ma démission au Comité Directeur de ladite Église.
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Opposition au mariage homosexuel
L’opposition assez ferme manifestée à l’égard de la bénédiction de mariages homosexuels relève d’une approche un peu plus complexe. Il faut d’abord que vous sachiez que, pour les
Églises réformées de France, la célébration du mariage proprement dit est un acte d’état civil. Ce que les époux reçoivent au Temple, c’est la bénédiction du projet privé dont l’acte d’état civil
garantit la reconnaissance publique. Il est des pays où, dans la mesure où les lieux de culte sont des lieux de culte public, la bénédiction du mariage vaut acte d’état-civil. Dans tous les cas,
le protestantisme ne considère pas le mariage comme un sacrement.
Il faut que vous sachiez aussi que la théologie du mariage des Églises réformées est assez flottante. Elle repose sur trois fondements difficiles à articuler : le fondement créationnel, le
fondement légal et le fondement ecclésiologique. Je m’explique :
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Créationnel : la référence aux 3 premiers chapitres de la Genèse est un passage obligé. « Dieu créa l’humanité à son image, homme et femme il les créa… » « Aussi l’homme
laisse-t-il son père et sa mère pour s’attacher à sa femme, et ils deviennent une seule chair ».
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Légal : Il s’agit des dix commandements qui seuls me semblent pouvoir fonder la dimension d’état-civil du mariage. Les dix commandements fondent la liberté de la personne sur
le respect de la liberté d’autrui : « tu ne convoiteras pas … le bien de ton prochain » Et la conjugalité fait partie de ce bien d’autrui que les dix commandements protègent de ma convoitise,
m’invitant ainsi à créer mon propre bien. La publication de l’existence du couple place le projet éthique qui l’anime sous la protection des 10 commandements.
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Ecclésiologique : dans plusieurs de ses épîtres, l’apôtre Paul fait du couple homme/femme une parabole vivante des relations entre le Christ et son Église. Christ est chef de
l’Église et l’Église lui est soumise comme une femme à son mari. C’est ce qui confère au mariage sa dimension sacramentelle dans l’Église catholique romaine.
Nous pourrions passer des heures sur l’interprétation des textes sur lesquels reposent ces trois fondements. Disons simplement qu’une approche fondamentaliste sera forcément encline à confirmer
cette opposition au mariage homosexuel, alors qu’une approche libérale pourra s’orienter sur une compréhension, certes plus inclusive, mais qui atténuera en même temps le caractère fondamental de
ces textes. Le fondamentalisme n’est pas la théologie dominante dans les Églises Réformées et Luthériennes : leur opposition au mariage homosexuel repose plutôt sur le souci de ne pas confondre
couple hétérosexuel et couple homosexuel pour des motifs de prudence pastorale fondée sur des motifs anthropologiques, psychologiques et sociologiques. Je partage cette prudence dans la mesure où
j’estime que, pour l’instant, la question du mariage homosexuel est la plus propre à provoquer des réactions homophobes viscérales.
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Se faire accepter sur le terrain
Y a-t-il lieu de faire de l’Église réformée un terrain de lutte contre l’homophobie ? Je ne le crois pas, sauf à exclure les attitudes purement revendicatives des moyens de lutte.
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Répondre à l’ouverture
L’accueil inconditionnel affiché est à mon sens plus qu’une simple tolérance. Le protestant est discret par nature, quelle que soit son orientation sexuelle. De nombreux indices me
donnent à penser qu’en ce qui concerne les personnes homosexuelles, qu’elles s’y présentent ou non en couple, la dissimulation n’est plus de mise et l’engagement dans les activités ecclésiales
sans restriction. Je ne compte plus les collègues qui disent « je ne suis pas homosexuel, mais arrêtons de nous cacher derrière notre petit doigt : un tiers de mon conseil presbytéral est
d’orientation homosexuelle ! » Sans oublier celui qui m’a dit que sa trésorière était transsexuelle. Disons que, dans l’Église réformée, l’homosexualité est en voie de naturalisation, même si
elle questionne forcément une sorte de fondamentalisme « tempéré », certes peu présent parmi les pasteurs, mais beaucoup plus parmi les fidèles. Il me semble préférable d’enrichir la culture
biblique des fidèles plutôt que de renforcer ce fondamentalisme en mettant en avant les textes très rares qui pourraient passer pour favorables à l’homosexualité. Quand aux textes tout aussi
rares invoqués contre l’homosexualité, je crois que nous devons adopter une attitude honnête à leur égard : nous n’arriverons pas à les démentir, nos tentatives d’en atténuer le sens paraîtront
suspectes. Il me semble préférable de reconnaître que ces textes nous interrogent sur ce que nous sommes et d’inviter ceux de nos coreligionnaires qui les feraient valoir contre nous à se laisser
eux-mêmes questionner par la Parole. L’un des textes les plus souvent cités, Rom II, se termine par cette adresse de l’Apôtre Paul : « Tu es inexcusable, toi qui juges ! »
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Un peu de courage
En ce qui concerne le ministère pastoral en paroisse, je pense que l’avis du CPLR ne ferme pas la porte, même si la tentation est grande de considérer qu’une orientation homosexuelle
« affichée » est un obstacle rédhibitoire à un exercice serein. Dans l’état actuel des choses, la Commission des Ministères de l’E.R.F., qui agrée les candidats au pastorat, est aussi responsable
de leur avenir dans l’Église. À quoi cela sert-il d’agréer un ministre débutant, si c’est pour le plonger dans la galère d’une recherche de poste ? 53% des Églises locales qui ont répondu à
l’enquête préalable à l’avis du CPLR sont farouchement opposées à l’accueil d’un ministre homosexuel et les comités directeurs de ces églises sont souverains en la matière. La vraie difficulté se
situe là et elle ne se résoudra qu’au cas par cas, en fonction des personnalités.
Ce qui pourrait peut-être faire avancer les choses, ce serait que ceux de mes collègues homosexuels en exercice aient le courage, au cas par cas aussi, de sortir de la dissimulation.
L’Alliance Évangélique Française ne s’y est pas trompée quand elle a redouté que l’affirmation d’un accueil inconditionnel des personnes homosexuelles était la porte ouverte à d’autres
ouvertures. Je suis convaincu que la présence non dissimulée de fidèles homosexuels est la clef de l’acceptation de pasteurs homosexuels.
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Créativité symbolique
Je ne partage pas, mais pas du tout, l’idée que le mariage, ce soit seulement l’union d’un homme et d’une femme. Je suis encore moins convaincu que le mariage monogame soit une
donnée anthropologique fondamentale. Je pense au contraire qu’il s’agit d’une conquête historique qui a radicalement bouleversé les rapports homme/femme, au point de reléguer la différence
mâle/femelle à l’arrière-plan au profit de la reconnaissance de l’altérité singulière de chacun des membres du couple. Je sais que le judéo-christianisme n’a pas peu contribué à cette évolution,
notamment par son insistance sur le consentement des parties à la constitution du couple. La revendication du mariage homosexuel est dans la droite ligne de cette évolution.
Je constate cependant que l’éventualité de la rupture de la convention sociale selon laquelle « le mariage est l’union d’un homme et d’une femme » provoque chez nombre de nos contemporains une
réaction de terreur sacrée qui relève purement et simplement de la superstition. Si on marie des personnes de même genre, le ciel va nous tomber sur la tête. En termes christiano-lacaniens : le
mariage de personnes du même genre conduirait à un effondrement de l’ordre symbolique.
Nous devons reconnaître cette peur panique pour ce qu’elle est et ne pas affronter la superstition au niveau symbolique qui est le sien. Nous devons concéder la convention sociale du mariage aux
hétérosexuels et bâtir à notre usage non exclusif une autre convention sociale, équivalente dans ses effets. En termes structuralistes, cela s’appelle faire preuve de créativité symbolique. Cela
vaut tout particulièrement pour la reconnaissance religieuse communautaire des unions entre personnes de même genre. Je peux attester que de nombreux collègues sont disposés à s’engager sur cette
voie.
En conclusion, je dirai que l’Église Réformée de France est lieu où il est possible de faire reculer l’homophobie en y agissant avec pragmatisme, sur le terrain, au cas par cas, à partir
de situation et de demandes sincères et concrètes. Si nous faisons preuve d’un peu de courage et de beaucoup de créativité, l’ouverture timide mais réelle dans laquelle cette Église s’est engagée
devrait nous permettre de nous y faire reconnaître dans notre liberté et dans notre singularité d’enfants de Dieu.